Internet repose toujours presque entièrement sur les fonds marins

L'image d'un Internet devenu largement sans fil est trompeuse. Les satellites, les réseaux mobiles et le Wi-Fi occupent une place visible dans nos usages, mais les communications entre les grandes régions du monde reposent toujours principalement sur des câbles de fibre optique installés au fond des mers.

Plus de 99 % du trafic international de données transite aujourd'hui par ces infrastructures. Le réseau mondial compte plus de 500 systèmes de câbles sous-marins opérationnels et représente environ 1,4 million de kilomètres de liaisons selon les données compilées par l'Union internationale des télécommunications.

Ces câbles ne transportent pas seulement les pages Web, les vidéos ou les messages échangés entre particuliers. Ils permettent également le fonctionnement international des services cloud, des transactions financières, des communications des entreprises et des administrations, ainsi que d'une multitude de services numériques devenus dépendants d'échanges permanents de données entre plusieurs pays ou continents.

Leur importance augmente avec les volumes échangés. L'Union internationale des télécommunications estime que la demande de bande passante sur ces infrastructures progresse d'environ 22 % par an depuis 2021. Le développement du cloud, de l'intelligence artificielle et des services numériques ne réduit donc pas cette dépendance physique : il augmente au contraire la quantité de données que le réseau doit transporter.

Des câbles sont déjà endommagés plusieurs fois par semaine

Cette dépendance ne signifie pourtant pas que chaque rupture constitue une crise. Les dommages sur les câbles sous-marins font déjà partie du fonctionnement normal du réseau mondial. Plus de 170 réparations ont été rapportées en 2025, soit presque quatre interventions par semaine en moyenne.

La plupart de ces incidents ne sont pas des actes de sabotage. Les activités humaines ordinaires restent leur principale cause : ancres de navires, pêche et autres opérations réalisées à proximité des câbles. Des séismes, glissements sous-marins, courants, tempêtes ou défaillances matérielles peuvent également provoquer des dommages.

Cette distinction est importante. Plusieurs incidents récents ont attiré l'attention en raison du contexte géopolitique dans lequel ils se sont produits, mais un câble endommagé ne permet pas, à lui seul, de conclure à une action volontaire. L'origine de chaque rupture doit être établie séparément.

La plupart des ruptures passent inaperçues pour les utilisateurs

Si plusieurs câbles sont endommagés chaque semaine sans que l'accès à Internet disparaisse, c'est parce que le réseau n'est pas construit autour d'une liaison unique. Plusieurs routes relient les grandes régions du monde et les opérateurs peuvent réacheminer du trafic lorsqu'un câble devient indisponible.

Cette redondance explique pourquoi une rupture isolée peut être presque invisible pour l'utilisateur final. Les données empruntent une autre route pendant que le câble endommagé est localisé, remonté et réparé. Selon la région concernée et les capacités alternatives disponibles, l'incident peut toutefois provoquer des ralentissements, une augmentation de la latence ou des perturbations plus importantes.

Toutes les régions ne disposent en effet pas du même niveau de protection. Certains territoires dépendent d'un nombre limité de câbles ou de points d'atterrissement, tandis que certaines zones maritimes concentrent plusieurs grandes routes internationales. Une rupture n'a donc pas les mêmes conséquences selon l'endroit où elle se produit.

Le problème n'est plus seulement la coupure d'un câble

C'est cette concentration qui transforme un incident technique ordinaire en risque stratégique. Lorsqu'une route alternative existe, le réseau peut absorber la panne. Lorsque plusieurs liaisons passent par la même zone, qu'elles sont endommagées simultanément ou que les capacités restantes deviennent insuffisantes, la logique change.

Les organismes chargés de la résilience des câbles s'intéressent désormais autant à la diversité des routes qu'à la protection physique des câbles eux-mêmes. L'enjeu est d'éviter qu'un même événement puisse supprimer plusieurs chemins à la fois et de conserver suffisamment de capacité ailleurs pour maintenir les communications.

Internet n'est donc pas aujourd'hui suspendu à un câble unique qu'il suffirait de sectionner. Sa robustesse vient précisément de la multiplication des liaisons. Mais cette robustesse a une limite : plus les ruptures se concentrent sur les mêmes routes, plus le réseau perd les chemins qui lui permettent normalement d'absorber les pannes.

Que se passerait-il si plusieurs câbles étaient coupés en même temps ?

Internet ne s'arrêterait pas partout au même moment

Même dans l'hypothèse de plusieurs ruptures simultanées, le premier effet ne serait probablement pas une disparition instantanée et mondiale d'Internet. Tant que d'autres routes restent disponibles, les opérateurs peuvent déplacer une partie du trafic vers les câbles encore en fonctionnement.

Mais cette capacité de contournement n'est pas infinie. Les liaisons restantes disposent elles aussi d'une capacité limitée. À mesure que plusieurs routes deviennent indisponibles, davantage de trafic doit être concentré sur un nombre plus réduit de chemins.

Les conséquences dépendraient donc fortement des câbles touchés, de leur capacité, de leur localisation et des itinéraires encore disponibles. Plusieurs ruptures réparties sur des routes très différentes pourraient être absorbées plus facilement que la perte simultanée de plusieurs câbles traversant le même corridor stratégique.

Des coupures multiples ont déjà permis d'observer ce mécanisme

Ce scénario n'est pas entièrement théorique. En 2024, plusieurs incidents ont touché simultanément des câbles desservant l'Afrique, le Moyen-Orient et les liaisons entre l'Asie et l'Europe. En mer Rouge, la perte de plusieurs systèmes a affecté une part importante des capacités utilisées sur ces routes.

Internet n'a pas cessé de fonctionner. Une partie du trafic a été redirigée vers les infrastructures restées disponibles, mais les perturbations ont montré la différence entre la perte d'un câble isolé et celle de plusieurs liaisons d'un même corridor. Des opérateurs ont dû modifier leurs routes et certaines connexions ont subi des dégradations ou une augmentation de la latence.

D'autres coupures multiples survenues la même année au large des côtes africaines ont produit des effets très différents selon les pays. Les réseaux disposant de davantage de routes alternatives ont récupéré plus rapidement, tandis que les territoires plus dépendants d'un petit nombre de liaisons ont été davantage exposés.

Le lieu des ruptures compte autant que leur nombre

Il n'existe donc pas de nombre universel de câbles qu'il suffirait de couper pour provoquer une panne générale. Le réseau mondial ne possède pas dix, vingt ou cinquante liaisons interchangeables ayant toutes la même importance.

Certaines zones concentrent de nombreux câbles reliant de grandes régions économiques. Les détroits, les mers étroites et les zones proches de certains points d'atterrissement peuvent ainsi constituer des passages particulièrement sensibles : plusieurs systèmes physiquement distincts peuvent emprunter des trajectoires relativement proches.

Une série de dommages concentrés dans une telle zone pourrait donc avoir davantage de conséquences qu'un nombre supérieur de ruptures dispersées dans différentes parties du monde. C'est pourquoi la diversité géographique des routes est désormais considérée comme un élément essentiel de la résilience du réseau.

La réparation deviendrait elle-même un point de tension

Une autre limite apparaît après la rupture : un câble sous-marin ne se répare pas à distance. Il faut localiser le défaut, mobiliser un navire spécialisé, rejoindre la zone, récupérer les extrémités du câble, effectuer la réparation puis remettre la liaison en service.

Dans une situation normale, ces opérations permettent de restaurer progressivement les capacités perdues. Mais si plusieurs câbles devaient être endommagés sur une période courte, les moyens humains, techniques et maritimes nécessaires aux réparations seraient sollicités simultanément.

Le problème ne serait alors plus seulement de savoir si le trafic peut être rerouté, mais pendant combien de temps les infrastructures restantes peuvent supporter cette charge avant que les différentes liaisons soient réparées.

Une rupture massive provoquerait d'abord une dégradation inégale du réseau

Le scénario le plus crédible n'est donc pas celui d'un interrupteur faisant disparaître Internet partout dans le monde au même instant. Une atteinte suffisamment importante au réseau produirait plutôt une succession d'effets : reroutage du trafic, saturation de certaines liaisons, augmentation de la latence, dégradation de certains services et, dans les territoires les plus dépendants, pertes partielles ou plus durables de connectivité internationale.

Plus les capacités sous-marines disponibles diminueraient, plus la question de la répartition du trafic deviendrait également importante. Tous les usages ne pourraient pas nécessairement conserver simultanément le même niveau de performance si les routes restantes ne disposaient plus d'une capacité suffisante.

À l'extrême, la perte d'un nombre suffisant de routes stratégiques pourrait donc fragmenter temporairement certaines parties du réseau mondial ou isoler fortement certains territoires. Mais il serait trompeur de fixer un seuil universel : la gravité dépendrait avant tout des routes touchées, des capacités encore disponibles et du temps nécessaire pour rétablir les liaisons.

France et Europe : où sont les points de dépendance ?

La France se trouve au croisement de plusieurs grandes routes numériques

La France n'est pas située à l'extrémité du réseau mondial. Sa façade atlantique la relie directement aux routes transatlantiques, tandis que sa façade méditerranéenne constitue une porte d'entrée vers l'Afrique, le Moyen-Orient et l'Asie.

Cette position lui permet de disposer de plusieurs directions possibles pour ses communications internationales. Elle constitue un avantage en matière de résilience : lorsqu'une liaison devient indisponible, l'existence d'autres routes et de plusieurs points d'atterrissement augmente les possibilités de réacheminer les données.

Mais la géographie du réseau fait également apparaître des zones beaucoup plus importantes que d'autres. Les câbles ne rejoignent pas uniformément toutes les côtes françaises. Ils convergent vers des points d'atterrissement reliés ensuite aux grands réseaux terrestres et aux centres de données européens.

Marseille est devenue l'un des principaux carrefours numériques mondiaux

C'est particulièrement visible à Marseille. Sa position en Méditerranée en fait une porte d'entrée naturelle pour les câbles reliant l'Europe à l'Afrique du Nord, au Moyen-Orient et à l'Asie. Avec l'arrivée du système Medusa, 17 câbles sous-marins y disposent désormais d'un point d'atterrissement.

Cette concentration a transformé Marseille en un nœud majeur d'interconnexion. Les données arrivant par la Méditerranée peuvent ensuite rejoindre les centres de données locaux et les grands hubs européens, notamment Paris, Londres ou Francfort.

En juin 2026, une nouvelle liaison du système Medusa entre Marseille et Bizerte, en Tunisie, est devenue opérationnelle. Son objectif n'est pas seulement d'ajouter de la capacité : cette nouvelle route doit également renforcer la diversité et la résilience des connexions entre l'Europe et l'Afrique du Nord.

Multiplier les câbles ne suffit pas si leurs routes restent concentrées

Le nombre de câbles disponibles ne permet cependant pas, à lui seul, de mesurer la résilience d'un territoire. Plusieurs liaisons peuvent emprunter des corridors maritimes proches, rejoindre une même zone d'atterrissement ou dépendre ensuite d'infrastructures terrestres communes.

La véritable protection vient donc également de la diversité géographique. Deux câbles suivant des routes très différentes apportent davantage de possibilités de contournement face à un événement localisé que deux liaisons exposées au même passage maritime ou au même point de concentration.

C'est l'une des raisons pour lesquelles les politiques européennes ne cherchent plus seulement à ajouter de nouvelles capacités. Elles visent également à diversifier les routes, identifier les dépendances communes et renforcer les infrastructures dont la perte pourrait affecter simultanément plusieurs communications.

L'Europe traite désormais les câbles comme une infrastructure critique

Cette dépendance a progressivement changé la manière dont l'Union européenne considère le réseau sous-marin. Les câbles ne sont plus seulement abordés comme des infrastructures de télécommunications : leur sécurité est désormais intégrée aux politiques européennes de résilience des infrastructures critiques.

L'Union européenne a depuis renforcé sa stratégie autour des câbles sous-marins, avec de nouveaux projets destinés à diversifier les routes, améliorer leur surveillance et augmenter les capacités de réparation. Des dispositifs régionaux sont également développés en mer Baltique et en Méditerranée afin d'améliorer la coordination lorsqu'une infrastructure sous-marine est touchée.

La France est bien connectée, mais elle dépend toujours du réseau mondial

La multiplication des liaisons et la position géographique française offrent donc une résilience importante. Cela ne rend toutefois pas le pays indépendant du reste du réseau. Une partie des communications françaises emprunte des infrastructures situées bien au-delà des eaux nationales avant d'atteindre sa destination.

Un câble n'a ainsi pas besoin d'être endommagé au large de la France pour qu'une route utilisée depuis la France soit affectée. Une rupture dans un passage situé en Méditerranée orientale, en mer Rouge ou sur une autre partie d'un système international peut obliger les opérateurs à modifier le chemin emprunté par les données.

C'est ce qui rend la question des câbles sous-marins mondiale : un pays peut protéger ses points d'atterrissement et multiplier ses propres connexions, mais il reste dépendant de la continuité des routes internationales auxquelles celles-ci sont raccordées.

Les satellites pourraient-ils réellement prendre le relais ?

Le satellite peut maintenir une connexion lorsque le réseau terrestre est touché

Les réseaux satellitaires disposent d'un avantage évident face à une rupture de câble : ils n'ont pas besoin de suivre la même route physique sous la mer pour relier un utilisateur au réseau. Ils peuvent donc maintenir ou rétablir certaines communications lorsqu'une infrastructure terrestre ou sous-marine devient indisponible.

Cette capacité en fait un véritable outil de résilience. Les satellites sont déjà utilisés pour connecter des territoires isolés, rétablir des communications après des catastrophes ou fournir une liaison lorsque les réseaux conventionnels sont dégradés.

Les constellations en orbite basse ont renforcé cette possibilité. En multipliant les satellites et en réduisant leur distance avec la Terre par rapport aux systèmes géostationnaires, elles permettent notamment de proposer des connexions à haut débit avec une latence suffisamment faible pour de nombreux usages courants.

Mais maintenir des connexions n'est pas remplacer le réseau sous-marin

La différence essentielle se trouve dans l'échelle du problème. Les câbles sous-marins constituent aujourd'hui l'infrastructure principale des échanges internationaux de données. Plus de 99 % de ces flux passent par le réseau sous-marin, qui relie directement les grands réseaux de télécommunications et centres de données répartis entre les continents.

Les réseaux satellitaires peuvent absorber certains usages ou fournir des routes supplémentaires, mais ils ne disposent pas actuellement d'une capacité permettant de reprendre de manière transparente l'ensemble du trafic qui circule normalement dans les fibres sous-marines.

Plus une rupture serait importante, plus cette différence deviendrait visible. Le satellite pourrait maintenir certaines communications alors même que les performances du réseau international seraient fortement dégradées, mais cela ne signifierait pas que tous les utilisateurs et tous les services retrouveraient immédiatement leur niveau habituel de connectivité.

Une connexion satellitaire dépend elle aussi d'infrastructures au sol

L'image d'un Internet qui pourrait simplement être déplacé dans l'espace est également trompeuse. Une constellation satellitaire fait partie d'un réseau plus large comprenant des terminaux utilisateurs, des stations terrestres, des infrastructures de télécommunications et des connexions avec le reste d'Internet.

Certaines constellations peuvent faire circuler des données entre satellites avant de les faire redescendre ailleurs, ce qui augmente leur capacité à contourner une infrastructure locale indisponible. Mais le trafic doit toujours finir par rejoindre les utilisateurs, les opérateurs, les centres de données et les services auxquels ils souhaitent accéder.

Le satellite constitue donc une route physique différente, particulièrement précieuse lorsqu'une autre infrastructure est interrompue, mais pas un réseau totalement indépendant de l'écosystème terrestre.

L'Europe développe justement une capacité satellitaire de secours

Cette complémentarité apparaît désormais dans la stratégie européenne. Depuis janvier 2026, GOVSATCOM permet aux États membres et à certaines autorités européennes d'accéder à des capacités de communications satellitaires sécurisées mutualisées pour des missions critiques.

L'Union européenne développe parallèlement IRIS², sa future constellation souveraine de communications sécurisées. Le programme a été renforcé en 2026 et prévoit désormais une constellation principale de 348 satellites en orbite basse et moyenne, avec de premiers lancements prévus à partir de 2029.

L'objectif n'est pas de remplacer les câbles sous-marins, mais d'ajouter une infrastructure indépendante de certaines routes terrestres et maritimes afin de maintenir des communications gouvernementales, de sécurité et d'urgence lorsque les réseaux habituels sont indisponibles ou insuffisants.

En cas de crise majeure, la question deviendrait celle de la capacité disponible

Une dégradation massive du réseau sous-marin créerait donc une situation très différente d'une panne classique. Les câbles encore opérationnels continueraient à transporter et à rerouter une partie du trafic, tandis que les réseaux satellitaires pourraient fournir des capacités supplémentaires ou maintenir certaines communications.

Mais si les capacités restantes devenaient inférieures à la quantité de données habituellement échangée, il ne serait plus possible de conserver partout le fonctionnement normal du réseau simplement en changeant de technologie.

La véritable valeur du satellite apparaîtrait alors dans ce qu'il permet encore de connecter lorsque les autres routes sont dégradées. Et cette situation ferait apparaître une autre dépendance : celle envers les acteurs qui possèdent, exploitent et contrôlent les capacités satellitaires encore disponibles.

Qui gagnerait en importance si les câbles devenaient insuffisants ?

La dépendance ne disparaîtrait pas : elle se déplacerait

Si une partie importante du réseau sous-marin devenait indisponible, Internet ne basculerait pas vers une infrastructure unique capable de remplacer les câbles. Les capacités encore disponibles prendraient au contraire davantage de valeur : câbles restés opérationnels, routes terrestres alternatives et réseaux satellitaires.

La question deviendrait alors autant technique que stratégique. Les acteurs capables de fournir une route alternative ou une capacité supplémentaire occuperaient une place plus importante dans le maintien des communications.

Cela ne signifie pas qu'ils seraient à l'origine de la situation ou qu'ils en tireraient nécessairement un bénéfice économique. Mais une crise majeure révélerait immédiatement quels opérateurs, entreprises et États disposent encore d'infrastructures capables de transporter des données lorsque les routes habituelles sont dégradées.

Les opérateurs satellitaires deviendraient beaucoup plus stratégiques

Dans ce scénario, les constellations de satellites en orbite basse prendraient naturellement davantage d'importance. Leur capacité resterait très inférieure à celle nécessaire pour remplacer l'ensemble du réseau sous-marin, mais elles pourraient maintenir certaines communications indépendamment des routes maritimes touchées.

Cette capacité donnerait un poids particulier aux opérateurs disposant déjà d'une constellation importante, de terminaux déployés et d'un réseau opérationnel à grande échelle. Starlink occupe aujourd'hui une position particulièrement forte dans ce domaine, tandis que l'Europe cherche notamment à développer ses propres alternatives.

Les événements récents ont déjà montré que cette dépendance pouvait devenir politique. En octobre 2026, les restrictions imposées à certains services Starshield utilisés par l'Ukraine ont immédiatement relancé l'intérêt pour les solutions européennes, notamment Eutelsat et sa constellation OneWeb.

Mais le remplacement n'est pas immédiat. Les réseaux utilisent des terminaux et des architectures différentes et ne disposent pas des mêmes capacités. Posséder une constellation concurrente ne signifie donc pas pouvoir reprendre instantanément les utilisateurs et le trafic d'un autre opérateur.

Les géants du numérique contrôlent déjà une partie croissante des routes physiques

La concentration des infrastructures ne commence cependant pas dans l'espace. Depuis plusieurs années, les grandes entreprises du cloud et du numérique investissent directement dans les câbles sous-marins afin de relier leurs centres de données et de disposer de capacités adaptées à leurs propres besoins.

Google, Meta, Microsoft et Amazon sont aujourd'hui propriétaires, copropriétaires ou utilisateurs majeurs de nombreux systèmes internationaux. Selon TeleGeography, les réseaux des grands fournisseurs de contenu et de cloud représentaient environ trois quarts de la bande passante internationale utilisée dans le monde en 2025.

Cette évolution change progressivement l'architecture d'Internet. Une infrastructure autrefois principalement développée par des opérateurs télécoms réunis en consortiums dépend désormais également de groupes privés dont les réseaux relient directement leurs propres centres de données à travers plusieurs continents.

Une crise des câbles renforcerait donc des acteurs déjà centraux

Une perturbation majeure ne créerait pas cette concentration : elle la rendrait plus visible. Les entreprises possédant des capacités sur plusieurs routes pourraient continuer à déplacer une partie de leur trafic, tandis que les opérateurs satellitaires disposeraient d'une infrastructure complémentaire particulièrement recherchée.

Les États disposant de routes diversifiées, de capacités satellitaires, de moyens de réparation et de plusieurs points d'atterrissement seraient eux aussi dans une position plus favorable que les territoires dépendant d'un nombre réduit d'infrastructures ou de fournisseurs.

Le risque posé par les câbles sous-marins ne concerne donc pas uniquement la possibilité de perdre une connexion. Il pose aussi une question de souveraineté : qui possède les routes, qui dispose des capacités alternatives et de quels acteurs un pays dépend lorsqu'une partie du réseau mondial cesse de fonctionner normalement ?

Des incidents techniques à une infrastructure désormais sous surveillance

Une succession d'incidents a changé la perception du risque en mer Baltique

Les ruptures de câbles sous-marins ne sont pas nouvelles et restent majoritairement liées à des accidents, notamment aux ancres de navires et aux activités de pêche. Mais depuis 2023, la succession de dommages touchant des infrastructures sous-marines en mer Baltique a progressivement changé la manière dont les États européens considèrent ce risque.

Plusieurs affaires ont particulièrement retenu l'attention. En octobre 2023, le gazoduc Balticconnector et des câbles de télécommunications ont été endommagés après le passage du Newnew Polar Bear, dont une ancre a été reliée aux dégâts. En novembre 2024, deux nouvelles liaisons de télécommunications ont été sectionnées à moins de vingt-quatre heures d'intervalle, les investigations se concentrant alors sur le Yi Peng 3. Un mois plus tard, Estlink 2 et quatre câbles de télécommunications ont été endommagés, conduisant les autorités finlandaises à intercepter l'Eagle S.

L'accumulation est devenue suffisamment importante pour dépasser la seule succession de cas isolés. En mai 2025, l'OTAN indiquait qu'au moins onze câbles sous-marins de communication ou d'énergie avaient été endommagés dans la région baltique au cours des quinze mois précédents.

Ce chiffre ne démontre pas que ces incidents appartiennent à une même campagne coordonnée. Il montre en revanche pourquoi leur répétition est devenue un sujet de sécurité. Dans plusieurs cas, un navire ou une ancre a pu être relié matériellement aux dommages, sans que cela suffise nécessairement à établir une intention de sabotage ni, à plus forte raison, l'implication d'un État.

La mer Baltique concentre par ailleurs de nombreuses infrastructures de télécommunications, d'énergie et de transport dans une zone géographiquement limitée et parcourue par un trafic maritime important. La répétition des incidents y a donc fait apparaître un risque plus large : celui de voir plusieurs infrastructures critiques affectées dans une même région, que leur origine soit accidentelle ou volontaire.

L'OTAN a déployé des moyens militaires pour surveiller les infrastructures sous-marines

La réaction la plus visible est intervenue en janvier 2025. Après les nouveaux dommages constatés entre la Finlande et l'Estonie, l'OTAN a lancé Baltic Sentry, une activité destinée à renforcer la protection des infrastructures critiques de la mer Baltique.

Le dispositif mobilise notamment des frégates, des avions de patrouille maritime et des drones navals. L'objectif n'est pas de placer un bâtiment militaire au-dessus de chaque câble, ce qui serait impossible, mais d'améliorer la connaissance du trafic maritime, la détection des comportements suspects et la capacité à intervenir rapidement lorsqu'un incident survient.

Cette évolution est significative. Une infrastructure installée pour transporter des données commerciales et civiles est désormais surveillée dans certaines zones par des moyens militaires. La protection physique d'Internet est ainsi devenue un sujet de sécurité collective pour l'Alliance atlantique.

L'Union européenne est passée de la protection des câbles à une stratégie complète de résilience

L'Union européenne a suivi une évolution comparable. En février 2025, elle a adopté un plan d'action consacré à la sécurité des câbles sous-marins. Celui-ci ne repose pas uniquement sur la prévention des attaques : il couvre la prévention, la détection, la réponse, le rétablissement et la dissuasion.

Une évaluation européenne des risques a ensuite été menée en 2025, accompagnée de travaux de cartographie et de tests de résistance. En février 2026, la Commission a publié une boîte à outils spécifique et identifié des projets de câbles considérés comme prioritaires pour renforcer la résilience européenne.

Le changement d'approche est important. Il ne s'agit plus seulement d'empêcher qu'un câble soit endommagé, mais de partir du principe qu'un incident peut malgré tout se produire et de préparer le réseau à continuer de fonctionner, détecter rapidement les dégâts, disposer de routes alternatives et remettre les liaisons en service.

Le sabotage est désormais un risque reconnu, mais l'attribution reste le point le plus difficile

Les événements de la Baltique montrent finalement pourquoi les câbles sous-marins sont particulièrement adaptés aux situations dites de zone grise. Une ancre peut détruire une fibre optique sans utiliser d'explosif ni d'arme militaire, et le même dommage peut résulter d'une négligence, d'un accident ou d'une action volontaire.

Cette ambiguïté complique considérablement l'attribution. Même lorsqu'un navire est identifié et que son ancre est reliée physiquement aux dégâts, démontrer l'intention puis établir qu'une opération a été commandée par un État demande un niveau de preuve supplémentaire.

C'est probablement l'un des enseignements les plus importants de la situation actuelle : la menace ne réside pas uniquement dans la possibilité technique de couper un câble. Elle réside aussi dans la difficulté à déterminer rapidement si une rupture relève d'un accident maritime, d'une négligence grave ou d'une opération hostile volontaire.

Évolution de la situation

Cette chronologie recense les principaux incidents et décisions susceptibles de modifier l'évaluation de la sécurité et de la résilience des câbles sous-marins en Europe. Elle est mise à jour lorsqu'un nouvel événement apporte un élément significatif : rupture importante, résultat d'enquête, nouvelle menace identifiée, renforcement de la surveillance ou évolution des capacités de réparation et de redondance.

Octobre 2023 : Balticconnector et des câbles de télécommunications sont endommagés

Dans la nuit du 7 au 8 octobre 2023, le gazoduc Balticconnector entre la Finlande et l'Estonie est endommagé, ainsi que des câbles de télécommunications dans la région. L'enquête finlandaise relie les dommages au Newnew Polar Bear, un porte-conteneurs battant pavillon chinois, et à une ancre ayant été traînée sur le fond marin.

L'incident devient l'un des premiers avertissements majeurs concernant la vulnérabilité d'infrastructures différentes concentrées dans une même zone. Le dommage matériel est établi, mais son caractère intentionnel ne l'est pas.

17 et 18 novembre 2024 : deux câbles sont sectionnés dans la Baltique

Deux liaisons de fibre optique sont endommagées à moins de vingt-quatre heures d'intervalle : BCS East-West Interlink, entre la Suède et la Lituanie, puis C-Lion1, entre la Finlande et l'Allemagne.

L'attention des enquêteurs se porte sur le Yi Peng 3, un vraquier chinois ayant traversé les zones concernées. Les autorités suédoises demandent sa coopération et plusieurs pays participent ensuite aux investigations. La possibilité d'une action volontaire est examinée, sans qu'une attribution étatique puisse être établie à ce stade.

25 décembre 2024 : Estlink 2 et quatre câbles de télécommunications sont touchés

Le câble électrique Estlink 2 entre la Finlande et l'Estonie tombe en panne et quatre câbles de télécommunications sont également endommagés. Les autorités finlandaises interceptent l'Eagle S, un pétrolier associé à la « flotte fantôme » russe, soupçonné d'avoir traîné son ancre sur le fond marin.

L'incident provoque une réaction beaucoup plus rapide que lors des épisodes précédents. Il contribue directement au renforcement de la surveillance maritime dans la Baltique et transforme la succession de ruptures en sujet de sécurité collective.

14 janvier 2025 : l'OTAN lance Baltic Sentry

L'OTAN annonce Baltic Sentry afin de renforcer la protection des infrastructures critiques sous-marines de la mer Baltique. Frégates, avions de patrouille maritime et drones navals sont mobilisés pour améliorer la surveillance et la capacité d'intervention.

Cette décision marque un changement de niveau : les infrastructures sous-marines de télécommunications et d'énergie ne relèvent plus seulement des opérateurs et des autorités civiles. Leur protection fait désormais partie des préoccupations opérationnelles de l'Alliance.

21 février 2025 : l'Union européenne adopte son plan d'action sur la sécurité des câbles

La Commission européenne et la haute représentante de l'Union présentent un plan couvrant l'ensemble du cycle de résilience : prévention, détection, réponse, rétablissement et dissuasion.

L'approche européenne ne consiste donc plus uniquement à protéger les câbles contre une rupture. Elle vise également à identifier les infrastructures critiques, détecter plus rapidement les incidents, disposer de routes alternatives et réduire le temps nécessaire à leur remise en service.

Octobre 2025 : l'Union européenne achève une première évaluation commune des risques

Le groupe européen d'experts sur les infrastructures de câbles sous-marins publie une évaluation des risques accompagnée de travaux de cartographie et d'orientations pour réaliser des tests de résistance.

L'objectif est désormais d'identifier non seulement les câbles exposés, mais aussi les dépendances communes et les zones où plusieurs infrastructures pourraient être affectées par un même événement.

5 février 2026 : l'Europe engage 347 millions d'euros et adopte une boîte à outils dédiée

La Commission européenne publie sa Cable Security Toolbox et identifie des projets de câbles d'intérêt européen considérés comme prioritaires. Elle prévoit parallèlement 347 millions d'euros supplémentaires entre 2026 et 2027 pour renforcer les infrastructures dorsales, la résilience des câbles et les capacités européennes de réparation.

Parmi les mesures annoncées figure également le développement de moyens permettant de remettre plus rapidement en service un câble endommagé. La réparation devient ainsi explicitement un élément de sécurité stratégique, au même titre que la surveillance ou la redondance.

23 juin 2026 : premiers hubs régionaux et nouveaux moyens de réparation

La Commission européenne finance à hauteur de 5,8 millions d'euros les deux premiers Regional Cable Hubs, l'un consacré à la Baltique et l'autre à la Méditerranée. Ils doivent renforcer la coopération, la surveillance, la détection des menaces et la réponse aux incidents.

Un nouvel appel de 40 millions d'euros est lancé simultanément pour augmenter les capacités européennes de réparation des câbles de communication sous-marins. L'objectif est de réduire la durée pendant laquelle une liaison reste indisponible après une rupture.

17 octobre 2026 : où en est la situation ?

À la date de cette mise à jour, les ruptures observées ces dernières années n'ont pas provoqué d'effondrement du réseau européen. La redondance et le reroutage ont permis de maintenir les communications malgré plusieurs incidents importants.

Ce qui a changé est surtout la manière dont le risque est traité. La répétition des dommages dans certaines zones, les difficultés d'attribution et la possibilité de ruptures multiples ont conduit l'Union européenne et l'OTAN à considérer les infrastructures sous-marines comme un enjeu stratégique nécessitant surveillance, routes alternatives et capacités de réparation supplémentaires.

Le point de vigilance reste désormais l'apparition d'incidents capables d'affecter simultanément plusieurs routes importantes, ou d'une succession de ruptures suffisamment rapide pour dépasser les capacités de reroutage et de réparation disponibles. C'est ce type d'évolution qui modifierait réellement l'état des lieux présenté dans ce dossier.

Pour aller plus loin : données et suivi

Certains phénomènes évoqués dans ce dossier peuvent également être suivis à travers des données publiques : trafic maritime, infrastructures, énergie ou autres indicateurs susceptibles d'éclairer l'évolution de la situation.

Ces données font l'objet d'un suivi séparé afin de conserver ici une lecture consolidée du sujet, tout en permettant d'observer les évolutions mesurables dans le temps.

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